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Julie Tamiko Manning

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Kiyoko Tanaka-Goto est née à Tokyo en 1896. Son père quitte le Japon pour se rendre à San Francisco à la recherche d’une vie meilleure, laissant derrière lui la petite Kiyoko, alors âgée de quatre ans, et sa mère les mains vides. Grâce à un système de sélection de conjoints par échange de photos, Kiyoko arrive au Canada en 1916 dans le but de trouver son père et le ramener au Japon. Une fois au Canada, elle et son nouvel époux se trouvent des emplois pendant quatre ans sur l’île de Vancouver comme nettoyeurs de poulaillers et comme blanchisseurs. Ils déménagent par la suite à Vancouver où, en compagnie de trois autres femmes, Kiyoko s’achète un restaurant en utilisant les économies amassées sur l’île. Dans les années vingt, elle acquiert un hôtel (aujourd’hui devenu le bar Funky Winkerbeans dans le quartier du Downtown Eastside de Vancouver) et le transforme en bordel. Elle engage douze prostituées – des femmes d’origine française, allemande, japonaise, chinoise, africaine et italienne. Comme tenancière, elle est intelligente et équitable. Elle prend soin de ses filles et les paie bien. Elle connait aussi des policiers qui consentent à ne pas la mettre en prison. En 1941, l’ordre est donné d’interner tous les japonais résidant sur la côte ouest. Kiyoko perd tout et se cache. Or, on finit par la trouver. On l’incarcère, et par la suite elle est internée à Greenwood, C.-B.. Pendant son internement, elle continue de fournir à ses clients un endroit où jouer leur argent, ainsi que du vin de pissenlit (illégal) fait à partir de fleurs cueillies par des enfants en échange de paiement. En 1945, après la guerre, et malgré le fait qu’on interdisait aux Japonais de revenir sur la côte ouest, elle réussit à convaincre une amie chinoise d’être son garant. À son retour, elle achète et gère quelques salons de paris dans le quartier chinois de Vancouver. Elle n’a jamais réussi à retourner au Japon, bien qu’elle voulût y retourner après une période de quatre ans vécue au Canada. Elle est morte en 1989. Quoiqu’elle ait fuit la culture de sa terre natale, elle voulait tout de même qu’on prenne soin d’elle après sa mort dans le temple bouddhiste de Honganji.

J’ignore l’endroit de sa dernière demeure.

Dans un entretien avec Maya Koizumi, Kiyoko parle ouvertement du commerce du sexe, de ses époux, de ses copains, de ses contacts, et de ses pratiques illégales; elle parle également de sa préférence pour les Chinois plutôt que les Japonais, de la perte de son mari, de son travail, de son argent, de sa fille– bref, elle défie toutes les notions de la féminité japonaise.

En tant que société, nous avons des attentes à l’égard des femmes asiatiques. En tant que femme asiatique, je suis censée être plusieurs choses à la fois, mais je ne le suis pas. Je ne suis pas tranquille, petite, exotique, encore moins, soumise. Mais chaque jour je m’efforce à répondre à ces attentes. Nager contre le courant, même au vingt-et-unième siècle, est un lourd fardeau. Notre société, obsédée par toute chose porno et la forme féminine, aime dévaluer, ignorer et mépriser les travailleuses du sexe. En tant que femme, je suis aux prises avec les relations malsaines qu’entretiennent les hommes avec les femmes et le sexe, et vice versa.

Ce qui me fascine dans l’histoire de Kiyoko, c’est qu’elle a brisé TOUTES LES RÈGLES et toutes les attentes de la culture et de la société envers son genre. C’était une jeune femme japonaise vivant au début du vingtième siècle qui avait la franchise, le savoir-faire et la confiance nécessaires pour se tailler une place dans le nouveau monde – un monde qu’elle a créé elle-même –  et ce, à mille lieues de chez elle et de ses proches, là où elle était dans son élément. Kiyoko est devenue mon mentor post-mortem.

J’aimerais explorer la vie de Kiyoko Tanaka-Goto, non pas du point de vue stéréotypé qu’elle serait un pimp en guise de femme-dragon (même si, parfois, c’est bien le cas), ni de celui selon lequel elle était une fille obéissante (même si, parfois, c’est bien le cas), ou un sex-symbol exotique (même si, parfois, c’est bien le cas), mais de celui selon lequel elle s’avère un membre précieux de la société canadienne qui a dû lutter tout au long de sa vie contre toutes les attentes pour défendre son autonomie et pour être reconnue. Au début, je prévoyais écrire un solo théâtral, mais j’envisage raconter sa vie à travers les femmes qui l’entouraient et qui partageaient sa vie, à savoir, ses employés, ses partenaires en affaires, sa mère, sa fille – enfin, toutes les femmes qui peuplaient son monde.